J’ai une patronne exceptionnelle.

Exceptionnelle au sens péjoratif du terme : elle se fout de tout et surtout de tout le monde, sauf si la personne en face d’elle a au moins 200.000 euros sur son compte en banque.

Elle oublie tout. Ses dossiers sont de vrais fouillis, et quand j’en ouvre un, je suis prête à dégainer ma canne et mon hameçon pour aller à la pêche aux informations. Elle toise les clients et les fait fuir ; d’ailleurs avec mes collègues, on se demande comment elle arrive encore à en avoir des clients. Je dirais que depuis qu’elle est là, la moitié de notre clientèle est partie voir ailleurs. A chaque fois ils nous précisent bien que « ce n’est pas votre faute, vous, vous faites du bon boulot, vous êtes sympa, mais Elle, on n’en peut plus. »

Aujourd’hui, elle m’a encore démontré son professionnalisme et son sérieux.

Voici le dossier : Mr et Mme X-Y, mariés et actuellement séparés, vendent une maison pour le prix de 140.000 euros à Mr A divorcé et Mlle B.

Dans nos actes, nous avons l’obligation d’indiquer les professions des gens, leur adresse, leur situation matrimoniale complète (les premiers ou seconds divorces, voire plus, les veuvages, les remariages, les pacs…).

En l’occurrence, je n’avais pas les professions des vendeurs et il me manquait le nom de la première épouse de l’acquéreur, ainsi que le TGI et la date de son jugement de divorce.

Ni une ni deux, je prends mon téléphone et je commence par appeler sur le portable du vendeur car sur la chemise du dossier il est écrit : Mr : 06-83…

- Allo ?

- Oui bonjour Mr X

- ah non moi c’est Madame. Pique ton fard

Ça commence bien : non seulement l’info sur le dossier est fausse, mais en + je ne pouvais pas en douter tellement la voix de la dame est grave.

- Excusez-moi on s’reprend ; c’est l’étude de Maître MACHIN, notaire, j’appelle car je suis en train de rédiger le compromis de vente de votre maison et j’ai besoin de connaître votre nouvelle adresse, ainsi que votre profession.

- J’habite à X-Ville et j’ai trouvé du boulot, je suis agent de nettoyage, j’fais des ménages quoi.

- Très bien, je note. Pouvez-vous me donner la profession de votre époux ?

- Mon ex ? il est ouvrier d’usine.

- D’accord. Auriez-vous le numéro de portable de Mr X, au cas où j’aurais besoin de l’appeler ?

- Non il a pas de portable. Mais pourquoi, vous avez vendu ma maison ?

- Heuuuuuu Maître MACHIN m’a donné un compromis de vente à faire pour lundi 6 mai ! Vous n’êtes pas au courant que votre maison est vendue ?

- Ma fille a entendu une conversation téléphonique chez son père, mais elle avait vaguement compris, et moi j’ai rien compris puisqu’il m’a rien dit. Il a vendu à qui ?

- Et bien, la maison est vendue à Mr A et Mlle B…

- ‘connais pas

- Moyennant le prix de 140.000 euros

- Ah ouais bah c’est bien. C’est quand le rendez-vous ?

- Lundi prochain à 18 heures, donc notez le bien, il faut que vous soyez là. Pouvez-vous rappeler le rendez-vous à votre « ex » époux ? je ne voudrais pas qu’il oublie, et je n’arrive pas à le joindre sur son fixe.

- Ouais ok je vais lui dire, ou plutôt c’est ma fille qui va lui dire, elle arrive encore à avoir des contacts avec lui par Facebook.

- De mon côté, je vais lui laisser un message sur son répondeur, j’espère qu’il les écoute bien ! Je vous remercie d’avoir répondu à mes questions et vous dis à bientôt Madame X.

- Ouais, au revoir !

Je crois bien qu’en 9 petites années de carrière, ça ne m’était encore jamais arrivé de rédiger un compromis de vente par une femme qui n’était pas au courant que sa maison était vendue.

Quelle honte.